Les saisies révolutionnaires

La Révolution, à Royaumont comme ailleurs, fut suivie de la réquisition et de la vente de l’ensemble des biens qui s’y trouvaient conservés.

Le mercredi 19 mai 1790, les officiers municipaux d’Asnières sur Oise se rendent à Royaumont pour un état des lieux. Ils sont reçus par Dom Pierre Huard, prieur de l’abbaye, et procèdent à un inventaire sommaire des livres de compte, de la vaisselle, du mobilier, des objets de culte, et bien sûr des livres et des archives :

De là, sommes transportés dans la bibliothèque, où étant, dom Charles Prévot, bibliothécaire nous a présentés : environ 3000 volumes, dont les plus précieux sont une Polyglotte en quinze volumes ; 36 volumes en manuscrits. Le corps de la bibliothèque est composé de 16 parties d’armoires en bois. A l’égard des médailles, il nous a été déclaré qu’il n’en existait point. De là, sommes transportés dans un endroit où sont déposées les archives de ladite abbaye et couvent de Royaumont, où étant à l’indication de Dom Rémy Canonne, procureur dudit couvent, lequel nous a représenté : de gros volumes contenant l’inventaire de tous les titres de l’abbaye fait en 1763, […] ; différents, volumes, registres et liasses. […].

Le 14 janvier 1791, deux administrateurs du directoire du district de Gonesse viennent à Royaumont apposer les scellés sur les armoires et meubles contenant les archives, les titres et les papiers de l’abbaye. Dom Canonne leur indique que leurs collègues du district de Senlis, accompagnés des officiers municipaux d’Asnières-sur-Oise, les ont devancés. Le 31 mai 1791 l’abbaye est vendue et, le 22 juillet, le Comité d’administration ecclésiastique et d’aliénation des biens nationaux désigne Dom Pierre Poirier, de l’Académie des Belles Lettres, comme expert chargé d’évaluer l’importance des mausolées, livres, cloches et ornements d’église dont le nouveau propriétaire exige le déplacement rapide. Le comité autorise l’administration du district à laisser les cloches dans un local voisin et à remiser les livres et les ornements dans un dépôt provisoire établi à Gonesse. Les 28 et 29 juillet, Dom Poirier se rend à Royaumont et, en l’absence de Dom Canonne, fait ouvrir la porte de la bibliothèque par un serrurier requis à cet effet. Le maire et les officiers municipaux qui l’accompagnent, en pénétrant dans la pièce, s’étonnent de trouver les rayonnages moins garnis qu’à l’époque où ils dressèrent l’inventaire des livres. Poirier recense les ouvrages les plus intéressants.

Je suis bien fâché de n’avoir pas reçu avant le 27 juillet, jour de mon départ, votre lettre en date du 25, par laquelle vous m’autorisez à visiter la bibliothèque et les archives. […] Comme la bibliothèque n’était point sous le scellé, M. le président du district de Gonesse l’a fait ouvrir et vous verrez par le procès verbal que les imprimés ne contiennent plus qu’un petit nombre d’objets intéressants. Il n’y a presque pas de manuscrits antérieurs au XIIIe siècle : et en tout très peu de choses pour l’histoire et les sciences et arts. Quant aux archives qui sont sous le scellé, elles sont intéressantes à en juger par les extraits du cartulaire et des pièces originales qui sont conservés à la Bibliothèque du Roi. Mais il n’a pas été possible d’y entrer, la municipalité d’Asnières, dans l’enclave de laquelle est située Royaumont, n’ayant jamais voulu consentir à lever le scellé pendant l’absence du gardien, sans une autorisation expresse de votre part. […]
Les imprimés sont au nombre de 2300, savoir : 300 in-folio ou environ, autant d’in-quarto et environ 1800 in-8°, in-12 et au-dessous, sans compter nombre de journaux, de gazettes dépareillées, factum, etc.
Les principaux corps d’ouvrages qui y restent sont la Polyglotte de Lejay, imprimée par Vitré en 15 volumes in-folio, grand papier, les Conciles de Labbe, Baronius avec la continuation et l’abrégé de Sponde, l’histoire ecclésiastique de M. Fleury, in-4°, (l’édition in-12 est dépareillée), la Bibliothèque ecclésiastique de Dupin. Il s’y trouve aussi quelques bonnes éditions du XVIe siècle des anciens auteurs. Quant aux éditions avant 1500, j’en ai remarqué principalement deux, savoir : un Jean Fabri sur les Institutes, in-folio imprimé à Venise en 1488 en lettres gothiques, et un Virgile avec les commentaires réunis de Servius, Donat, etc., aussi in-folio et imprimés à Venise en 1495 en lettres rondes. Quand on fera le dépouillement de cette bibliothèque, on pourra encore trouver d’autres anciennes éditions du commencement du XVIe siècle parmi les livres mal habillés, placés sur des rayons trop élevés et que je n’ai pu parcourir faute d’échelle.
Quant aux manuscrits, il y en a environ 100. La plupart sont des bibles, des gloses ou commentaires sur l’écriture sainte, des ouvrages des SS. PP. des théologiens canonistes, casuistes, moraux, mystiques et liturgiques. Quelques bibles sont ornées de vignettes ; presque point d’auteurs profanes, si ce n’est un Valère-Maxime et des Moralités sur les Métamorphoses d’Ovide, tous les deux du XVe siècle et dont les feuilles sont alternativement en papier et en vélin.
Rien pour notre histoire, excepté un Grégoire de Tours, dont il manque les derniers feuillets et qui contenaient les huit derniers chapitres de cette histoire. Ce manuscrit peut être du XIVe siècle ou XVe siècle et est assez bien écrit.
J’ai pris la note de tout et pour abréger le travail de ceux qui seront chargés d’en faire le catalogue et qui pourraient être embarrassés au sujet de plusieurs, j’ai mis les titres au dos de chacun ; et quand il ne m’a pas été possible d’écrire sur le dos, je les ai inscrits sur l’intérieur de la couverture ou sur la marge supérieure de la première page.
Ce matin, j’ai comparé ma liste des manuscrits avec la table du catalogue imprimé des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, et j’ai remarqué que deux ou trois manuscrits de Royaumont ne sont point dans ce catalogue, quoique la bibliothèque puisse les posséder depuis que le catalogue a été imprimé.
Je n’ai point tenu état de plus de cinquante anciens traités de philosophie et théologie scolastique, et autres compilations de même valeur, qui ont été reliées et placées avec les manuscrits et qui ne sont bons qu’à vendre à la livre.
Voilà, Messieurs, ce que les bornes d’une lettre me permettent de détails sur les monuments transportés à Saint-Denis, les Archives et la Bibliothèque de Royaumont…

Le 30 juillet 1791, en cette pleine saison de la moisson, faute de voitures disponibles pour déménager les livres de la bibliothèque, on reporte leur transfert au dépôt de Franconville (les livres de Royaumont seront finalement transférés au dépôt littéraire du château d’Ecouen). Le 2 août 1791, Dom Poirier transmet son rapport et retourne à l'abbaye 2 jours plus tard afin de réexaminer en détail les archives et la bibliothèque de Royaumont.

Vous m’aviez autorisé, Messieurs, à profiter de l’occasion de ce voyage pour examiner les archives, l’absence de Dom Canonne, ci-devant procureur de cette maison et constitué gardien, a fait encore appréhender à Messieurs de la municipalité d’Asnières de grands inconvénients à lever les scellés. Ils craignent d’être compromis et qu’en cas qu’il se trouve quelques pièces de manque on ne les en rende responsables. M. Chastelus, président du district de Gonesse et moi, avons cru ne devoir pas forcer leur forte répugnance, d’autant plus qu’ils m’ont communiqué l’inventaire de ces archives fait l’année dernière par la municipalité, et qui m’a suffi, avec des notices de Gaignières, pour prendre une première connaissance de ce chartrier. On en aura une plus détaillée, lorsque les archives seront transportées au district de Gonesse. Cela sera d’autant plus facile qu’il y a un inventaire en deux volumes fait en 1763, et que d’après celui de la municipalité, il paraît que les titres sont en fort bon ordre. La bibliothèque n’ayant point été mise sous scellés, je l’ai examinée avec plus d’attention dans ce dernier voyage. (Rapport du 13 août 1791).

Il existe quelques statistiques portant sur la situation des bibliothèques ecclésiastiques lors de ces confiscations. Un recensement portant sur 83 départements, effectué le 23 février 1791, indique que le département de Seine et Oise abritait, au sein de plusieurs maisons religieuses, 44 596 imprimés et 49 manuscrits. Un autre recensement, en date du 30 septembre 1791 (soit après l’inventaire plus détaillé par Dom Poirier) fait état de 11 444 imprimés et 45 manuscrits dans le seul district de Gonesse… Les discordances entre les différents inventaires, à défaut de nous informer sur l’état réel de la bibliothèque de l’abbaye à la fin du XVIIIe siècle, nous renseignent au moins sur l’apparente confusion dans laquelle s’opéraient ces saisies !

Sources
Christophe Pincemaille, Inventaire chronologique des sources archivistiques relatives à l'histoire de l'Abbaye de Royaumont sous la Révolution, inédit, 1989 – archives Fondation Royaumont
Michel Huglo, « La dispersion des manuscrits de Royaumont », Revue bénédictine, fascicule 2, tome 113, décembre 2003