« Une bibliothèque dans un jardin »

Installée à l’emplacement de l’ancienne salle du chapitre, la bibliothèque actuellement conservée à Royaumont n'a plus rien de commun avec la bibliothèque médiévale. Riche d'environ 20 000 volumes, c'est un ensemble varié et éclectique, résultat du mélange de plusieurs collections privées auxquelles sont venues s'ajouter les acquisitions liées aux diverses activités de la Fondation.

Dès 1938, date de création du « Foyer de l’Abbaye de Royaumont, lieu de travail ou de repos destiné aux artistes et intellectuels », le dépliant de présentation indique : « une bibliothèque, particulièrement riche en ouvrages concernant les arts, est en formation. Le foyer fait appel à la générosité de tous pour en accroître l’importance ».
Mais c’est en 1949, avec le rachat d’une partie de la bibliothèque de Paul Desjardins, que la bibliothèque s’enrichira de ce qui, aujourd’hui encore, en constitue le fonds le plus précieux et le plus émouvant.
Pour en comprendre la valeur et l'originalité, il est nécessaire d'évoquer le souvenir de ce philosophe et grand humaniste qui l’avait rassemblée. Camarade de promotion d'Henri Bergson et de Jean Jaurès, Paul Desjardins (1859-1940) fut l'ami de Jules Lemaître, Anatole France et Paul Bourget. Il fut surtout le fondateur, à la fin du XIXe siècle, de « l'Union pour la vérité », grâce à laquelle il désirait répandre autour de lui le souci de la vérité et du droit. Croyant aux vertus pédagogiques du dialogue et de l'échange, il voulait aider chacun à « se former des jugements justes, par la pratique et la discussion libre et ouverte ». Ce laboratoire d'idées sur les questions philosophiques, morales et sociales trouva son prolongement en 1910 dans les rencontres qu'il organisait alors à l'abbaye de Pontigny, un ancien monastère cistercien qu'il restaurait peu à peu. Charles Du Bos, Roger Martin du Gard, André Malraux, Raymond Aron, Léon Brunschwicg, André Gide, Vladimir Jankélévich, Paul Valéry, François Mauriac, André Maurois, nombre d’écrivains illustres, penseurs célèbres, hommes politiques ou militants de toutes causes et de tous pays s'y retrouvèrent, lors de « Décades », restées célèbres.
A la mort de Paul Desjardins, l’abbaye de Pontigny fut vendue. Sa fille, Anne Heurgon-Desjardins, avait hérité d’un château du XVIIe siècle situé à Cerisy-la-Salle, dans la Manche, où elle souhaitait poursuivre ces réunions privilégiées. Dès la réouverture du Centre culturel de Royaumont, en 1947, avec l’aide d’Henry Goüin et de Gilbert Gadoffre, elle reprit le principe des « Décades » et « libres entretiens » imaginés par son père à Pontigny, alors qu’on procédait à la restauration de son château normand. En 1949, elle mit en vente une partie de la bibliothèque de son père, qui fut rachetée par Henry et Isabel Goüin.
On disait de l'abbaye de Pontigny : « c'est une bibliothèque dans un jardin ». Une partie de ces livres, choisis par un sage et qui aujourd'hui encore, se font l'écho de son école de pensée, sont conservés à l’abbaye de Royaumont où ils ont nourri d’autres réflexions, différents projets dont la philosophie n’est pas sans rappeler, d’ailleurs, celle de ces « Décades » d’avant-guerre…

A ce fonds « Paul Desjardins », sont venus s’ajouter des livres provenant de la bibliothèque d'Henri Bergson, de celles de Jean Cassou, d'Henry et Isabel Goüin, et de Benjamin Fondane. Enfin, les acquisitions du « Centre Culturel », de 1950 à 1968, ainsi que les livres de poésie réunis par le « Centre de Poésie & Traductions » qui, entre 1984 et 2000, s’est consacré à la traduction de poètes étrangers contemporains, ont progressivement enrichi cet ensemble, en le diversifiant.
Lors de sa réouverture, en 1995, la bibliothèque a entrepris un programme d'acquisitions destiné à compléter les activités fondamentales de la Fondation Royaumont : le fonds d'usuels et de dictionnaires a été mis à jour, celui de poésie contemporaine a été enrichi et une collection d'ouvrages musicaux a été acquise, à l'intention des musiciens et compositeurs qui séjournent à la Fondation (ces livres ont rejoint la Bibliothèque musicale François-Lang de la Fondation Royaumont).

Ainsi, la bibliothèque de Royaumont se caractérise tout à la fois par son exhaustivité et son éclectisme. Addition de plusieurs collections, dont chacune reflète le goût des hommes qui l'ont constituée, elle offre un exemple de ce que l'on aurait autrefois appelé : une bibliothèque « d'honnête homme »... 

Sources
François Chaubet, Paul Desjardins et les décades de Pontigny, Septentrion, 2000
Claire Paulhan (dir.), De Pontigny à Cerisy, un siècle de rencontres intellectuelles, IMEC, 2002