Claustrum sine armario, castrum sine armamentario
Un monastère sans bibliothèque est une forteresse sans arsenal

 

Manque d’archives, de plans et d’inventaires… peu de sources évoquent l’histoire des bibliothèques cisterciennes. Malgré tout, en recoupant les différentes études consacrées aux bibliothèques bénédictines, davantage étudiées et mieux connues, avec les quelques éléments que nous possédons sur l’histoire « intellectuelle » propre à l’ordre cistercien et ceux qui concernent Royaumont, il est possible de retracer, à grands traits, une histoire vraisemblable de la bibliothèque de l’abbaye de Royaumont.

Au sujet des bibliothèques monastiques

Les locaux

A l’origine, une niche maçonnée dans le mur du cloître, parfois fermée de volets en bois et munie d’étagères, suffisait à contenir la bibliothèque du monastère : cet  « armarium » renfermait les livres servant au culte. On a pu retrouver des aménagements comparables dans l’église ou dans le réfectoire, mais cet armarium était placé le plus souvent dans l’aile orientale du cloître, comme à l’abbaye de Royaumont, où on peut encore le voir à proximité de la porte qui communique avec l’église abbatiale.
L’augmentation du nombre de livres imposa bientôt de leur trouver une autre place : ce fut souvent dans une salle, ouverte sur la galerie est du cloître, comme l’armarium initial, et à laquelle on donna le même nom... A l’abbaye de Fontfroide par exemple, il s’agit d’une petite pièce aménagée dans l’espace formé au-dessous de l’escalier qui relie l’église au dortoir et donnant sur le cloître (dont l’équivalent, à Royaumont, serait le « passage sacristie »). Cette localisation n’est pas sans rappeler le lien étroit qui existait alors entre livres et trésors, manuscrits et sacristie.
Longtemps conservées dans les cloîtres en raison de la qualité de leur éclairage, dans des espaces voûtés en pierre pour garantir une meilleure protection contre les incendies, les bibliothèques cisterciennes restèrent des salles « magasins », c’est-à-dire de simples lieux de rangement, jusqu’à une date tardive. Toutefois, l’étude du catalogue de la bibliothèque de l’abbaye de Cîteaux laisse à penser qu’il y existait, en 1480, plusieurs pièces distinctes affectées au rangement des livres : si l’une d’elles, à côté de l’église, devait conserver les volumes à l’usage du culte, d’autres lieux, dans le réfectoire, le dortoir et l’infirmerie, devaient contenir les livres destinés à l’étude et à la méditation.
A partir du XVIIIe siècle, les livres gagnèrent les étages supérieurs dans les nouveaux bâtiments construits par les cisterciens. Un « devis estimatif des réparations à faire dans les lieux claustraux et église de l’Abbaye royale de Royaumont », datant de 1725, indique que la bibliothèque se trouve alors dans le chauffoir, l’une des rares salles chauffées de l’abbaye et donc propice à l’étude et aux travaux d’écriture. Enfin, une gravure de Félix Thorigny, montrant une vue d’ensemble de « l’ancienne abbaye royale de Royaumont », situe la bibliothèque de l’abbaye au dessus des anciennes cuisines, mais il s’agit d’une représentation tardive, réalisée plus de 70 ans après la vente de l’abbaye et son remaniement industriel. Toutefois, si cette localisation ne peut donc être confirmée avec certitude, elle reste vraisemblable : les lecteurs, comme les livres, pouvaient ainsi bénéficier de la chaleur naturellement produite par la cuisine située juste en dessous, ainsi que d’une luminosité garantie par une exposition plein sud, dans une pièce où tout feu vif était en principe proscrit.

L’organisation

C’est d’abord le chantre qui est chargé de veiller à la confection et à la conservation des livres, qui les distribue puis les range le soir, avant les complies.
La fonction s’organise ensuite progressivement : le chapitre général légifère et sanctionne régulièrement au sujet de livres empruntés et non rendus ou mis en gage. En 1459, après les bouleversements dus à la guerre de cent ans, il prescrit la tenue d’inventaires pour la bibliothèque et le trésor de chaque monastère sans doute en réaction à une désorganisation de plus en plus souvent constatée par les abbés visiteurs.
Aux XVe et XVIe siècles, le relâchement de l’observance de la règle et les dissensions internes qui s’ensuivent, la généralisation du système de la commende, la propagation des idées humanistes, la Réforme protestante…, ébranlent les monastères. Les bibliothèques en sont d’autant plus affectées qu’elles sont victimes de nombreux saccages et pillages, pendant les guerres de religion. La réforme bénédictine, au début du XVIIe siècle, favorise à nouveau le travail intellectuel et l’érudition dans la formation des religieux. La congrégation de Saint-Vanne et celle de Saint-Maur, créées en 1600 et 1618, vont notamment s’illustrer dans leurs travaux d’études et de recherches et, à la fin du XVIIe siècle, le rassemblement en académies, dans certaines abbayes, de religieux érudits partageant lectures et réflexions, contribue à revivifier les bibliothèques monastiques.
En 1663, les « Règles communes et particulières de la congrégation de Saint-Maur » comportent 15 pages de prescriptions bibliothéconomiques et, vers le début du XVIIIe siècle, apparaît le bibliothécaire, moine « versé dans les sciences de la bibliographie », chargé de « tenir tous les livres du monastère en bel et bon ordre, de veiller à ce qu’aucun ne se gaste, ni ne se perde et d’entretenir la bibliothèque nette et dans la décence et l’honnêteté ».
L’essoufflement de la Réforme catholique, la réaction royale à l’encontre du jansénisme adopté par les bénédictins, le contrôle du travail intellectuel, la fermeture des académies, l’oisiveté et le relâchement de l’observance de la règle dans les monastères, dont les religieux sont moins bien formés, conduisent, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, à un nouveau déclin des bibliothèques bénédictines.

Les fonds

Il existe actuellement un peu moins de 20 inventaires de bibliothèques cisterciennes du XIIe au XVIe siècle et peu d’études ont encore été consacrées aux collections conservées dans les maisons religieuses, elles-mêmes très nombreuses.
Nous savons cependant que toute abbaye cistercienne devait, selon les indications du statut dit de 1134, disposer du missel, de la Règle, du Livre des usages de Cîteaux, du psautier, de l’hymnaire, du collectaire, du lectionnaire, de l’antiphonaire, du graduel, autant d’ouvrages indispensables pour garantir l’observance d’une vie monastique conforme à l’idéal de Cîteaux. La tradition privilégiait l’hagiographie, la liturgie, les sermons, l’expérience spirituelle et pastorale. Les moines cisterciens ne prônaient pas l’ignorance, mais se consacraient essentiellement à la doctrine, aux commentaires des Ecritures, dans une recherche d’édification morale, de discipline et de perfection, encadrés par une règle qui visait à limiter ou à orienter leurs intérêts intellectuels et leur production littéraire.

Il est également possible de dégager quelques idées générales concernant les collections de livres conservées dans les bibliothèques monastiques sous l’Ancien Régime. Leur particularité tient essentiellement en quatre points :
• la stabilité : malgré les guerres, les destructions et les pillages, abritées dans des lieux qui se maintiennent au fil des siècles, ces bibliothèques parviennent à conserver leurs fonds, même si, par simple effet d’inertie, ne restent parfois que des collections appauvries et obsolètes, ce que les confiscations révolutionnaires mettront en évidence à partir de 1791.
• l’austérité : rassemblées pour l’usage des religieux, ces bibliothèques doivent permettre l’édification de leur âme et l’approfondissement de leur foi. Le prestige attaché aux grandes collections privées, la qualité bibliophilique des œuvres n’interviennent pas dans le choix des manuscrits. De plus, la pauvreté de ces maisons religieuses – qu’elle soit imposée par la règle ou par les aléas de l’histoire – ne leur permet pas d’augmenter considérablement leurs fonds qui s’enrichissent davantage grâce aux dons et aux legs, que par des achats.
• le poids des traditions : hagiographie, sermons, bibles et commentaires, Pères latins et grecs, théologie, spiritualité, liturgie, droit canon, histoire ecclésiastique, forment l’essentiel des bibliothèques religieuses, comme d’ailleurs, de la production imprimée jusqu’au XVIIe siècle. On remarque toutefois un décalage constant entre l’apparition d’un mouvement intellectuel séculier et son inscription dans les fonds monastiques.
• le poids des interdits : la règle monastique impose généralement la mise à l’écart de certains textes, qu’il faut pourtant connaître afin de pouvoir les combattre… Rangés à part, ils font l’objet d’un catalogue et de règles de communication particuliers, qui varieront selon les congrégations religieuses et les époques.

La rupture

La Révolution française va brutalement interrompre cette longue tradition : deux décrets, les 2 et 4 novembre 1789, stipulent que « tous les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la Nation, à charge de pourvoir, d’une manière convenable aux frais du culte, à l’entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres, sous la surveillance et d’après les instructions des provinces » ; réglant ainsi, en premier lieu, le sort des propriétés foncières et immobilières.
Un nouveau décret du 14 novembre 1789 impose aux monastères et aux chapitres de déposer aux greffes des sièges royaux ou des municipalités, le catalogue de leurs bibliothèques et archives. Le 20 mars 1790, il est demandé aux officiers municipaux de dresser un état sommaire du mobilier, des livres et de l’argenterie des établissements religieux. Le 13 octobre, les directoires des départements et la municipalité de Paris sont mandatés pour dresser l’état des monuments, dépôts de chartes et papiers, puis veiller à leur conservation.
Les inventaires des biens religieux débutèrent dès février 1790. On procéda ensuite à ceux des émigrés laïcs, puis à ceux des victimes des tribunaux révolutionnaires.
Dans les monastères, les saisies se faisaient en présence des supérieurs de la communauté qui, une fois la visite terminée et les scellés posés, devenaient les gardiens des lieux et des livres qui y attendaient leur transfert, vers les dépôts littéraires voisins . La protection de ces scellés, bien symbolique, a permis de nombreux vols, voire la récupération des biens par les anciens propriétaires, et les religieux eux-mêmes ont pu soustraire, parfois avec la complicité des commissaires, quelques trésors d’orfèvrerie et livres les plus précieux, à la saisie révolutionnaire.
Les inventaires effectués, fort variés dans leur forme et leur présentation, se contentaient bien souvent d’une description sommaire et approximative de l’état des collections. De plus, si dans les grandes villes, les bibliothèques avaient pu être examinées par des commissions spécialement constituées à cet effet, et regroupant des experts en la matière (libraires, bibliothécaires de l’Ancien Régime), il n’en était pas de même dans les provinces, où les autorités envoyées au château ou à l’abbaye n’avaient souvent pas la moindre compétence pour juger de la valeur ou de l’intérêt de ces livres anciens.
De nombreuses collections privées allaient ainsi être dispersées vers plusieurs centaines de bibliothèques publiques, fait unique en Europe, ce qui devait modifier considérablement la répartition et la constitution des fonds anciens et précieux dans le pays.

Sources
Anne Bondéelle, « Trésor des moines. Les Chartreux, les Cisterciens et leurs livres », in Histoire des bibliothèques françaises, tome 1, Promodis, 1989
Anne Prache, « Bâtiments et décor », in Histoire des bibliothèques françaises, tome 1, Promodis, 1989
Henri Duclos, Histoire de Royaumont, sa fondation par Saint Louis et son influence sur la France, Paris : Douniol, 1867